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Critères appliqués


L’essentiel de cet article sera consacré aux critères qui permettent de déterminer comment chacun des quatre systèmes retenus se situe par rapport à ses rivaux. Les critères énumérés ci-après devraient donner une bonne idée générale de la situation.

a) Durée de l’apprentissage préalable

Le système linguistique de l’Union européenne est le seul qui n’impose pas d’apprentissage linguistique préalable aux participants, du moins si l’on se limite aux réunions bénéficiant de l’interprétation et de la traduction. Dans les trois autres formules, un apprentissage linguistique est nécessaire pour au moins une partie des participants. Dans le système « multinationales » ce sera le cas pour tous ceux dont la langue maternelle n’est pas l’anglais et dans le système « ONU » pour la plupart des participants, puisque langue de travail et langue maternelle ne coïncident que pour une minorité. Dans le système « espéranto », chacun devra avoir appris la langue de communication. Certes, il existe des enfants qui ont l’espéranto pour langue maternelle, mais ils sont si peu nombreux qu’ils représentent une quantité négligeable en pratique.

Dans les couloirs de l’Union Européenne, on parle de plus en plus des problèmes auxquels il faudra faire face lorsque des personnes de langue slovène, tchèque, maltaise, hongroise, slovaque, polonaise, serbo-croate, estonienne, etc., participeront à la vie des institutions. L’une des options fréquemment citées est la réduction du nombre de langue de travail. Si cette formule était adoptée, l’Union Européenne perdrait son avantage pour le critère examiné : participants aux réunions et rédacteurs de documents seraient dans la même situation qu’à l’ONU, ils ne pourraient exercer leurs fonctions sans un apprentissage linguistique antérieur.

Contrairement à une idée très répandue, la maîtrise d’une langue étrangère demande un énorme investissement en temps et en énergie nerveuse. Pour quelqu’un appelé à participer à des négociations délicates ou à s’exprimer à la tribune d’un Parlement ou d’une Assemblée générale, il ne suffit pas de se faire comprendre, il faut une qualité d’expression qui permette de convaincre, d’argumenter, de répondre du tac au tac, de toucher ceux à qui l’on s’adresse tout en évitant le risque de ridicule. M. Cornelio Sammaruga, président du Comité International de la Croix-Rouge, s’est rendu momentanément ridicule lorsque, parlant des délégués du CICR disséminés de par le monde, il a prononcé : « Nos délégués sont des zéros" [1] (au lieu, bien sûr, de héros). Habitant en zone francophone et travaillant surtout en français depuis de longues années, il a une maîtrise de cette langue qui dépasse de très loin celle du diplomate moyen. Le fait qu’un homme de cette classe n’arrive pas à éviter certains faux pas linguistiques souligne l’énormité de la tâche que représente l’acquisition d’une langue étrangère au niveau souhaitable dans les relations internationales. De même, lorsque, à l’ONU, un représentant s’exprimant en français a fait un long discours en répétant constamment l’expression la politique du Cuba, il a beaucoup amusé les délégations de langue française. Il maîtrisait pourtant notre langue de façon remarquable ; c’était sa seule faute, mais conjuguée à son accent, elle était cocasse. Or, en politique, on ne peut guère se permettre d’être risible. Dans des situations comme celles-là, on ne se rappelle pas ce que la personne a dit, mais sa façon de le dire. Le fait qu’au bout de 2000 heures d’étude d’une langue, suivies de quatre fois autant d’heures de pratique, il ne soit pas exclu de tomber dans des pièges de ce genre en dit long sur ce que représente l’obligation de s’exprimer en public dans une langue étrangère. Notre langue maternelle est inscrite dans notre système nerveux comme les habitudes motrices de la main droite d’un droitier. S’exprimer dans une langue étrangère est l’équivalent d’être contraint, lorsqu’on est droitier, de tout faire avec la main gauche.

On ne maîtrise pas une langue nationale étrangère au niveau requis dans les milieux internationaux à moins de 10.000 heures d’étude et de pratique. [2] L’espéranto représente un cas à part pour ce qui est de la rapidité d’acquisition : un niveau de maîtrise y est atteint, en moyenne, en 150 à 220 heures (voir les explications données ci-dessous à propos du critère 1).

b) Investissements préalables des États

Le premier critère, que nous venons de voir, concerne les personnes qui sont appelées à s’exprimer ou à soumettre des documents dans les institutions internationales. Mais l’apprentissage linguistique préalable qui est exigé d’elles serait impossible sans un investissement de l’État. L’enseignement des langues exige, dans le monde entier, un investissement énorme aussi bien en temps et qu’en argent. Si l’organisation de cet enseignement est indispensable pour assurer une représentation efficace d’un État ou d’un parti à l’échelon international, elle constitue un facteur à prendre en considération. Le système « Union Européenne » et, dans l’état actuel des choses, le système « espéranto » représentent à cet égard une économie considérable pour les États. Mais si, demain, on oblige les europarlementaires finlandais ou grecs à s’exprimer en anglais ou en français, leurs pays devront investir dans l’enseignement des langues des montants nettement plus importants qu’aujourd’hui. Ils devront en effet garantir un niveau linguistique élevé dans une partie suffisamment vaste de la population pour éviter toute infériorité grave de leurs représentants, ou des élus de leurs divers partis, par rapport à leurs homologues des pays « linguistiquement puissants ».

c) Investissements préalables de l’institution

Deux des systèmes linguistiques étudiés contraignent à des investissements spécifiques dont les deux autres systèmes sont dispensés. Les multinationales qui n’utilisent qu’une seule langue font l’économie d’une multitude de frais engendrés par les prestations linguistiques (tout au moins en ce qui concerne leur fonctionnement interne ; les relations avec le public et la publicité sortent du cadre de la présente étude). Il en est de même des associations espérantophones.

Le recours à la traduction et à l’interprétation entraîne automatiquement une augmentation considérable de personnel, proportionnelle au nombre de langues utilisées. Cet accroissement nécessite un certain nombre d’investissements. On peut résumer comme suit les secteurs où des mises de fonds sont nécessaires dès avant l’entrée en vigueur de ce régime linguistique (ou, en cas d’augmentation du nombre de langues, du nouveau régime linguistique) :

- recrutement et formation du personnel linguistique ;

- adaptation des salles à l’usage simultané de plusieurs langues (si le système actuel de l’Union Européenne est maintenu lors de l’adhésion de nouveaux pays, il faudra ajouter à chaque salle une demi-douzaine au moins de cabines d’interprétation supplémentaires ; le nombre de connexions à prévoir entre ces cabines d’une part, les micros et écouteurs des participants d’autre part, devront couvrir toutes les combinaisons de langues possibles) ;

- organisation d’un service de dactylographie pour chaque langue, avec tout ce que cela implique : recrutement du personnel, achat d’ordinateurs et de logiciels de traitement de texte adaptés à chaque langue, photocopieuses, imprimantes, fournitures diverses ;

- services de soutien aux traducteurs : bibliothèques (avec un stock de dictionnaires techniques et de livres fondamentaux dans chaque langue), services de références, services de terminologie, établissement de dossiers informatiques, accès à de nombreuses banques de données, etc. ;

- dotation en bureaux pour les services de dactylographie et de traduction, avec tous les frais y afférents (mobilier, chauffage, téléphone, électricité, ascenseurs, service d’acheminement des documents soit par messagers soit par système pneumatique, etc.), locaux pour le classement des documents dans toutes les langues utilisées, cantine ou cafétéria ;

- part des dépenses administratives imputable à l’existence des services linguistiques : gardes et huissiers supplémentaires, agents supplémentaires au service du personnel, à la comptabilité, aux services social et médico-infirmier, au service des conférences, et, s’il y a lieu (comme dans les institutions du réseau des Nations Unies), au service des voyages.

d) Inégalité et discrimination

Certains systèmes linguistiques sont discriminatoires, d’autres pas. Si la seule langue utilisée est l’anglais, comme dans le système « multinationales », les personnes dont c’est la langue maternelle bénéficient d’un avantage linguistique par rapport à leurs collègues, qui sont défavorisés du simple fait de leur naissance.

Le système le plus discriminatoire est celui de l’ONU et des institutions ou associations qui appliquent un régime linguistique analogue. A l’ONU, un délégué belge de langue française peut utiliser sa langue. Son collègue flamand n’a pas ce droit. Un Syrien, un Argentin, un Chinois peuvent s’exprimer avec toute l’éloquence et toute la force de conviction que permet la langue maternelle, mais ce droit est refusé à l’Afghan, au Brésilien, au Japonais. Pour les pays dont la langue n’a aucun statut, l’admission d’une nouvelle langue accroît l’inégalité, puisqu’elle augmente le nombre de leurs adversaires potentiels mieux armés qu’eux pour faire prévaloir leurs vues. Or, cette perte relative d’influence est financée par les États victimes de l’injustice. L’adjonction d’une nouvelle langue de travail s’accompagne en effet d’une augmentation générale du budget au financement de laquelle ils participent dans la même proportion qu’auparavant. L’idée de pondérer les contributions au financement de l’institution en fonction de l’augmentation ou de la diminution de puissance due au régime linguistique n’a apparemment jamais été émise.

Dans l’Union européenne, le système actuel peut être considéré comme assurant l’égalité entre les peuples. Quelques réserves doivent toutefois être formulées.

D’une part, au niveau du secrétariat, on n’utilise guère de langues comme le néerlandais, le grec, le portugais ou le finnois. Certaines langues sont donc « plus égales que d’autres », soit lorsqu’il s’agit d’obtenir un poste de fonctionnaire européen, soit lorsqu’un citoyen ou un parlementaire doit se mettre en rapport avec l’administration.

D’autres part, comme il n’y a guère d’interprètes capables d’assurer l’interprétation pour certaines combinaisons de langues telles que portugais-grec, danois-portugais, néerlandais-finnois, etc., on recourt pour ces langues au système du relais ou de la langue-pivot : l’interprète portugais se branche sur la cabine anglaise et redonne dans sa langue, non le discours original, qu’il ne comprend pas, mais son interprétation en anglais. Or, d’après une étude effectuée par l’ONU sur ses propres services linguistiques, aux réunions scientifiques, la perte d’information due au "relais" est d’au moins 50% ». [3]

Les représentants des divers pays ne sont donc pas sur un pied d’égalité, puisqu’un Portugais, un Finlandais, un Danois, un Grec, demain peut-être un Hongrois ou un Slovène, ont moins de chances d’être correctement et complètement compris que les participants aux débats utilisant une langue plus courante. Toute interprétation comporte une perte et une déformation d’une partie de l’information, s’il y a double interprétation, ces défauts sont multipliés par deux.

Troisième réserve : le service des marques déposées, dont le siège est à Madrid, n’utilise pas toutes les langues des États membres de l’Union.

Le problème de l’inégalité, actuellement d’importance mineure à l’Union Européenne, y prendra l’ampleur qu’on observe à l’ONU s’il est un jour décidé de limiter le nombre de langues.

La formule « espéranto » évite toute discrimination : chacun utilise une langue qu’il a dû apprendre en un temps limité et sensiblement égal quelle que soit la langue maternelle. Comme personne n’utilise la langue de son pays ou de sa région linguistique, personne ne bénéficie d’une supériorité d’expression du simple fait de son appartenance à un peuple donné Cet avantage avait déjà été souligné à la SDN :

« Au Secrétariat de la Société des Nations, nous avons eu sous les yeux l’exemple de la Conférence internationale des autorités scolaires, dont les débats se sont déroulés en espéranto. (...). Ce qui impressionne surtout, c’est le caractère d’égalité que donne à une réunion semblable l’emploi d’une langue commune qui met tout le monde sur le même pied et qui permet au délégué de Pékin ou de La Haye de s’exprimer avec autant de force que ses collègues de Paris ou de Londres ». [4]

L’observation des réunions et congrès internationaux montre qu’il existe une corrélation entre le droit d’utiliser sa langue maternelle et la fréquence de la prise de parole. Celui qui n’a pas le droit d’utiliser sa propre langue intervient moins souvent dans un débat. Il n’y a que deux moyens de mettre les personnes de différents pays sur un pied d’égalité :

a)que tout le monde puisse utiliser sa langue maternelle,

b)que personne ne puisse utiliser sa langue maternelle.

Il existe donc, en théorie, à côté de la formule « Union européenne » et de la formule « espéranto » une troisième option évitant la discrimination : l’adoption de quelques langues seulement, mais assortie de l’interdiction pour tout orateur ou rédacteur de s’exprimer dans sa langue maternelle. Dans ce système, si l’Union limitait les langues de travail à l’anglais, au français et à l’allemand, les personnes de langue anglaise, française et allemande seraient tenues de s’exprimer dans une autre langue que la leur, pour ne pas bénéficier d’un privilège par rapport à leurs collègues « moins égaux ». Cette formule, qui rétablirait l’égalité, a peu de chances d’être retenue, les positions de force étant ce qu’elles sont.

e) Coût linguistique d’une séance

Le principal coût imputable à la communication linguistique pendant une séance est celui de l’interprétation. Il s’agit essentiellement de la rémunération des interprètes et du technicien. Il va sans dire que plus le nombre de langues utilisées est considérable, plus ces coûts sont importants. Le système « Union Européenne » est de très loin celui où le coût linguistique d’une séance est le plus élevé. À vrai dire, l’écart entre l’Union Européenne et les autres entités internationales est énorme à cet égard. Les systèmes « multinationales » et « espéranto » n’entraînent aucune dépense à ce titre.

f) Coût de la production des documents

Plus les langues de travail sont nombreuses, plus la production des documents devient onéreuse. Ces coûts comprennent essentiellement les traitements des traducteurs, réviseurs, terminologues, bibliothécaires, référenciers (là où il y en a, comme à l’ONU) et dactylos d’une part, les fournitures et autres dépenses renouvelables d’autre part (papier, amortissement des ordinateurs, électricité, téléphone et fax, entretien des locaux, acheminement des documents, etc.).

Un fait généralement méconnu en dehors des services de traduction est que le traducteur doit fréquemment faire un travail de détective. Très souvent, un mot condense plusieurs éléments d’information, mais les divers axes qui se rejoignent ainsi diffèrent d’une langue à l’autre. Les mots his secretary en anglais, ne donnent aucun renseignement sur le sexe de la personne dont il s’agit, mais révèlent qu’il ou elle travaille pour un homme. En français, c’est l’inverse : son secrétaire ou sa secrétaire nous indique quel est le sexe de l’employé(e), mais ne nous dit rien sur celui du patron. Or, il est impossible de traduire correctement de telles expressions sans avoir cette précision. Les prénoms peuvent aider, mais pas toujours, surtout s’il s’agit d’une culture lointaine. Tan Buting, secrétaire, est-il un homme ou une femme ? On ne peut traduire ces mots sans faire une recherche. Dans de nombreux pays, se tromper dans l’attribution du sexe est ressenti comme une offense grave. Et puis le prénom n’est pas toujours disponible. De même, il est impossible de traduire dans la plupart des langues l’expression to develop an industry sans se documenter sur la situation économique de la région considérée, l’expression anglaise pouvant avoir deux sens : « créer une industrie » ou « développer une industrie existante ». Le traducteur doit faire des recherches pour savoir ce qu’il en est, ce qui explique l’importance de l’ordinateur, du téléphone, du fax et d’une bonne bibliothèque pour son travail.

Soit dit en passant, la nécessité, pour le traducteur, de trouver la réponse à des questions non-linguistiques est l’une des raisons pour lesquelles la traduction informatique est largement illusoire. Quatre-vingt-dix pour cent du temps d’un traducteur sont absorbés par des recherches sans rapport avec les langues. Ce qu’un ordinateur peut faire, en traduction, peut être fait par un traducteur humain en très peu de temps, cela représente à peu près dix pour cent de sa journée de travail. Mais les recherches qu’exige une traduction correcte demandent une ingénuité et une débrouillardise qui dépassent les possibilités du meilleur réseau d’intelligence artificielle.

Les documents à traduire sont d’ordres très divers. Il y a la correspondance. Dans les systèmes multilingues, bon nombre de lettres arrivent dans une langue que ne comprend pas le destinataire ou le fonctionnaire chargé de la réponse. Les autres documents à traduire sont :

a)les documents fondamentaux, comme, dans l’Union européenne, le Traité de Maastricht ; cette catégorie inclut tous les textes juridiques et réglementaires régissant la vie des institutions ;

b)les procès verbaux et comptes rendus de séances, ainsi que les projets de résolution proposés et les résolutions adoptées par les organes décisionnaires ;

c)les rapports périodiques (par exemple, dans le système des Nations Unies et dans les institutions européennes, les rapports sur la situation économique, sociale, culturelle, éducative et sanitaire) ;

d)les études et rapports de recherche qu’un organe de niveau élevé a chargé le secrétariat de préparer ;

e)les rapports sur l’état d’avancement des projets entrepris ;

f)les contrats ;

g)les documents de travail élaborés pour des comités ou groupes de travail restreints.

Le coût des documents est fonction du rendement des traducteurs. Malheureusement, il est pratiquement impossible de se faire une idée exacte du rendement moyen, les statistiques étant généralement aménagées pour dissimuler la faible production des services. Par exemple, un document de 50 pages renvoyé à une section de traduction pour insertion de dix corrections d’un mot sera inscrit dans la fiche d’entrée avec son nombre total de pages : le travail sera effectué en quelques minutes, mais le service inscrira 50 pages dans ses statistiques. Ces petits aménagements sont sans doute inévitables, car à aucun niveau une institution n’a intérêt à ce que le monde extérieur sache ce que coûte réellement le multilinguisme. La secrétaire qui gonfle ainsi les chiffres est assurée de l’impunité. Un traducteur consciencieux ne peut guère traduire correctement, par jour, plus de cinq ou six pages A4 à double interligne. A l’ONU, le service de traduction le plus rapide, l’anglais, a un rendement moyen, par traducteur, de 2331 mots par jour (6,6 pages de 32 lignes, ou 4 pages de 52 lignes), la section chinoise, la moins rapide, a un rendement moyen de 843 mots (il s’agit toujours des mots du texte original), la médiane correspondant à la section française : 1517 mots (2,65 pages à simple interligne ou 4,3 pages standard). [5]Le chiffre de 7000 mots par traducteur et par jour, cité dans la presse pour le Conseil des Ministres de l’Union Européenne, [6] est invraisemblable pour quiconque connaît de l’intérieur les services de traduction. Ce chiffre n’est possible que moyennant une qualité si lamentable que, s’il était juste, le texte serait en fait inutilisable et l’argent dépensé en pure perte. Il est vrai que cela peut se produire : la première version du Traité de Maastricht, un document d’une longueur appréciable (253 pages) et d’une grande importance, puisqu’il définissait l’organisation de l’Union européenne et que tous les citoyens des pays membres étaient appelés à dire par un vote s’ils l’approuvaient ou le rejetaient, a dû être retiré en catastrophe des librairies et bibliothèques parce que le contenu différait d’une langue à l’autre. Il a fallu reprendre le travail à zéro et faire réimprimer le texte. [7] Le coût de ce double travail n’a jamais été révélé au public.

La traduction coûte cher. Dans le réseau d’institutions des Nations Unies, la traduction en sept langues de travail revenait déjà en 1978 (sans les « coûts généraux » : espace-bureaux, électricité, papier, etc.) à 1698 dollars des États-Unis les 1000 mots, [8] soit plus d’un dollar et demi le mot. Ce chiffre, certainement inférieur au coût actuel, paraît bien plus réaliste que celui de 0,36 dollar le mot donné dans la presse pour l’Union Européenne. [9] Selon la source d’où est tiré ce dernier chiffre, l’Union Européenne traduirait 3.150.000 mots par jour : la traduction y reviendrait donc à 1.134.000 dollars par jour.

g) Délai pour l’obtention d’un document dans les diverses langues

Dans une institution plurilingue les documents doivent être traduits, et cela prend du temps. Ce facteur entre lui aussi en ligne de compte dans l’analyse des diverses formules.

A l’ONU et dans les institutions qui lui sont rattachées, la production en six langues d’un original de 25 pages A4 à simple interligne (14.000 mots) demande 63,9 journées de travail pour la traduction et 22,9 pour la révision. [10] Si l’on ajoute le temps nécessaire à la dactylographie pour l’établissement du document définitif, on atteint un délai de 98,8 journées de travail. Certes, cela ne signifie pas que le document ne sera disponible qu’après une centaine de jours ; les traducteurs des diverses langues travaillent parallèlement, et les textes urgents sont répartis entre plusieurs traducteurs, comme on le ferait d’ailleurs pour un texte nettement plus long que celui qui est pris ici pour exemple. La dactylographie s’effectue elle aussi parallèlement dans les différentes versions. Il est toutefois utile de prendre conscience de l’importance de l’effort humain investi pour un résultat de qualité médiocre : une centaine de journées de travail pour communiquer, souvent de façon imparfaite, le contenu de 25 pages seulement, ce n’est pas rien. Il n’est pas étonnant que les services de traduction répugnent à fournir des statistiques exactes.

A en juger par notre source, si le texte n’est pas urgent, il faudra 24 jours pour qu’il soit disponible dans toutes les langues. S’il est urgent on le divisera en plusieurs tranches et il sera prêt en six jours environ.

Comme ces durées résultent de la nature même du travail de traduction, on peut supposer que les chiffres sont analogues à l’Union Européenne.

Dans les formules « multinationales » et « espéranto », le document est disponible dès la fin de sa rédaction, puisqu’il n’est pas nécessaire de produire d’autres versions que l’original.

h) Déperditions et distorsions de l’information

Il n’y a communication que si l’auditeur d’un discours ou le lecteur d’un document reçoit une version exacte de ce qu’a dit l’orateur ou l’auteur. Le fait de passer d’une langue à une autre introduit généralement un décalage entre ce que l’original exprime et ce qui est effectivement transmis. Dans les systèmes unilingues (« multinationales » et « espéranto »), les déperditions et distorsions sont inexistantes, puisque lecteurs et auditeurs n’ont affaire qu’à des originaux. S’il y a doute ou malentendu, cela ne tient pas au régime linguistique, mais à un niveau de connaissance linguistique insuffisant chez l’intéressé.

Par contre, dès qu’il y a passage d’une langue à l’autre (traduction ou interprétation), comme dans les systèmes "ONU" et "Union Européenne", les risques d’erreur se multiplient. On a vu ci-dessus que dans la méthode d’interprétation par relais ou par langue-pivot la perte d’information pouvait aller jusqu’à 50%. Même si l’interprétation s’effectue directement de la langue-source à la langue-cible, une perte de 10% et une déformation portant sur 2 à 3% sont considérées comme normales. Les conditions de l’interprétation simultanée sont telles qu’il est humainement impossible de rendre parfaitement le discours prononcé. L’interprète doit non seulement avoir une bonne élocution, une parfaite maîtrise des diverses langues dans lesquelles il travaille, un esprit rapide et une bonne ouïe, mais en outre s’y connaître suffisamment dans le domaine dont il s’agit pour pouvoir réellement suivre le débat. Pareille combinaison de compétences linguistiques et techniques approfondies est nécessairement rare. D’où la grande proportion d’interprètes médiocres :

"L’augmentation du nombre de conférences multilingues et leur complexité croissante, telles qu’on a pu les observer ces dernières années (...), a eu pour effet d’accroître la demande de personnel linguistique et en a donc aggravé l’insuffisance par rapport aux besoins. Avec plus ou moins de force selon l’institution, les organisations qui ont répondu à la présente enquête sont unanimes à déclarer qu’il est de plus en plus difficile de recruter des interprètes et des traducteurs compétents. Une grande institution relève qu’ "il a toujours été difficile de trouver assez de personnel linguistique qualifié ; mais ces dernières années, avec l’accroissement du nombre de réunions dans toutes les organisations et le manque de coordination entre elles, le problème a souvent été de trouver assez d’interprètes ou de traducteurs de conférence, indépendamment de leur compétence". » [11]

Plusieurs organisations soulignent les difficultés linguistiques tenant au caractère spécialisé de bon nombre de sujets traités lors des réunions (...). Dans une institution technique, les exposés deviennent de plus en plus spécialisés et ardus du fait du progrès constant de la science et de ses applications. Même dans un contexte non-technique, des problèmes de terminologie ne cessent de se poser, et seul un personnel hautement qualifié est apte à les résoudre. Ces facteurs rajoutent à la difficulté qu’il y a à recruter un personnel linguistique compétent. » [12]

Quant à la traduction écrite, elle laisse elle aussi passer un certain nombre d’erreurs, ne serait-ce que parce que les traducteurs travaillent souvent sous pression. Ce qui vient d’être dit du Traité de Maastricht montre que les textes les plus importants ne sont pas à l’abri des déformations. La Charte des Nations Unies offre un autre exemple. Si, en anglais, l’article 33 s’applique à « any dispute, the continuation of which is likely to endanger the maintenance of international peace and security », en français il s’agit de « tout différend dont la prolongation est susceptible de menacer le maintien de la paix et de la sécurité internationales ». Comme l’espagnol (qui laisse tomber le mot tout, any : « una controversia cuya continuación sea susceptible de poner en peligro »...), le français envisage une simple possibilité, alors que l’anglais parle de probabilité, ce qui est bien différent. (Le Webster définit likely par « of such a nature or so circumstanced as to make something probable »). La nuance est d’importance si l’on considère que c’est cette expression qui détermine si le Conseil de Sécurité doit ou non être saisi d’un différend. Les autres textes authentiques ne clarifient pas la tâche du Conseil : le russe utilise l’expression moglo by, qui signifie « pourrait ». Quant au texte chinois, il emploie le mot zuyi, qui veut dire « suffisant pour ». Les différentes versions de ce texte, toutes également authentiques, s’étalent comme une gamme qui va du suffisant au probable en passant par le possible.

Si même des textes juridiques d’une telle portée comportent des erreurs ou des ambiguïtés, que dire des textes moins importants ! Ces imperfections sont-elles admissibles, eu égard au coût impressionnant de la traduction ? Un document de l’Union européenne parle des « avions sans pilote qui prennent pour cible les centrales nucléaires » alors qu’il s’agit en fait, d’après l’original, d’avions qui survolent les centrales nucléaires en pilotage automatique. [13]

Pareille erreur, potentiellement dangereuse, pourrait s’expliquer par le système du relais. En effet, ce système, mentionné ci-dessus à propos de l’interprétation des discours seulement, est également appliqué à la traduction des textes. A l’Union Européenne une traduction du grec en finnois ou du danois en portugais est, en fait, la traduction de la version anglaise ou française. Cette façon de procéder deviendra de plus en plus courante lorsque des langues comme le hongrois, l’estonien et le tchèque seront utilisées, ce qui entraînera une augmentation du nombre d’erreurs de traduction. Le rapport efficacité/coût évolue donc de façon défavorable au fur et à mesure que le nombre de langues augmente : plus il y a de langues, plus les coûts augmentent et plus l’efficacité diminue.

i) Fréquence et importance du handicap linguistique lors des débats

L’expression « handicap linguistique » désigne ici l’ensemble des éléments tenant à la langue utilisée qui entravent la fluidité de l’expression, orale ou écrite. Autrement dit, plus le handicap linguistique est intense, moins il y a aisance. Celui qui s’exprime dans sa langue maternelle ne connaît pas de handicap linguistique. Par contre, lorsque l’intéressé ne maîtrise pas parfaitement la langue utilisée, il cherche ses mots, substitue au mot correspondant au concept un terme moins adéquat, mais dont il est grammaticalement sûr, s’exprime en termes plus durs qu’il ne le ferait dans sa propre langue, renonce à un certain nombre de nuances parfois très importantes, et son discours a beaucoup moins de force que s’il s’exprimait dans sa langue maternelle. Souvent, en outre, il a un accent qui peut entraîner des confusions chez les auditeurs ou le rendre ridicule (dire « My Government sinks », "mon Gouvernement coule à pic", quand on croit dire « My Government thinks », "mon Gouvernement est d’avis que...", est le fait d’un handicap linguistique qui est par définition épargné à celui qui utilise sa langue maternelle).

Le Parlement européen a reconnu l’énorme difficulté qu’il y a à utiliser la langue d’un autre peuple :

« Quiconque s’est donné la peine d’apprendre une langue étrangère sait que le vrai multilinguisme est une chose rare. En règle générale, la langue maternelle est la seule dont on maîtrise toutes les nuances. Nul doute que l’on est politiquement plus fort lorsqu’on parle sa propre langue. S’exprimer dans sa propre langue confère un avantage sur celui qui doit, de gré ou de force, utiliser une autre langue. » [14]

Dans ces conditions, on comprend facilement que lorsque le ministre français délégué aux affaires européennes, M. Alain Lamassoure, a annoncé le 14 décembre 1994 que la France profiterait de sa présidence de l’Union pour proposer « la mise en place d’un régime de cinq langues de travail », la réaction a été immédiate. Le gouvernement grec a vigoureusement protesté ; quant à la presse d’Athènes, elle est allée jusqu’à évoquer « une Europe à deux vitesses même pour les langues ». [15] Si l’on prend au sérieux les impératifs de justice et de démocratie, le handicap linguistique est certainement le facteur le plus important à prendre en considération dans toute étude comparant dans la pratique les diverses options possibles.

Ce handicap est particulièrement grave dans le système « ONU », où la majorité des délégués doivent s’exprimer dans une langue étrangère. Le handicap linguistique n’existe pas, à l’heure actuelle, à l’Union Européenne, mais si, comme beaucoup le proposent, on réduit le nombre de langues de travail, il frappera un certain pourcentage de participants aux débats.

Le handicap linguistique relève du domaine de la neuropsychologie. Il est provoqué par tout ce qui entrave le jeu normal de l’influx nerveux cherchant à exprimer une idée. Chaque langue représente un réseau de programmes complexes, au sens informatique du terme, souvent contrariés par des sous-programmes inhibiteurs. Si l’on demande à des personnes qui ont fait plusieurs années d’anglais comment on dit « des moutons », neuf sur dix répondent : sheeps, au lieu de la forme correcte sheep. L’erreur vient de ce que le mot sheep, « mouton », doit normalement appeler le sous-programme « ne pas appliquer le programme général : "pluriel —> + sî" ». Mais la grande majorité des personnes qui apprennent l’anglais (ou toute autre langue) n’arrivent pas à insérer dans leurs structures cérébrale le nombre effarant de sous-programmes qu’il faudrait mettre en place pour s’exprimer correctement dans une langue qui n’est pas celle de l’environnement immédiat.

Cette complexité est la raison pour laquelle un minimum de 10.000 heures d’étude et de pratique est nécessaire pour posséder une langue nationale. Le lecteur qui doute de la justesse de ce chiffre est invité à observer le langage d’un enfant de six ou sept ans s’exprimant dans sa propre langue. Alors qu’il a derrière lui plus de 10.000 heures d’immersion totale dans sa langue maternelle, il fait encore quantité de fautes Ses énoncés comprennent une abondance de formes telles que : vous disez, s’il voudrait, plus bon, une chevale (jument), la jouetterie (magasin de jouets). Chez un petit Américain du même âge, on relève des formes telles que I comed (pour I came), foots (pour feet), it’s mines (pour it’s mine), when he’ll go (pour when he goes). Près de dix mille heures ne suffisent pas pour apprendre le bon usage. Or, ce serait une erreur que d’imputer ces fautes au jeune âge des sujets. Aucune ne dénote une immaturité de l’intelligence, bien au contraire : l’enfant est plus logique que la langue officielle. Les fautes représentent uniquement la non-insertion ou l’instabilité dans ses structures nerveuses des sous-programmes devant inhiber les programmes généraux.

Quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quinze pour cent du temps consacré à l’étude d’une langue consiste à insérer dans les structures nerveuses des sous-programmes inhibiteurs. Or, ceux-ci doivent être mis en place en tant que réflexes : s’ils ne fonctionnent pas inconsciemment, sans effort, la langue n’est pas maîtrisée. La tendance spontanée du cerveau humain consiste à transformer en programme général tout signe associé à une signification. C’est pourquoi le mouvement naturel du cerveau porte le locuteur à dire irrésolvable (mot utilisé par 90% des étrangers s’exprimant en français). Mais, si l’on veut parler français correctement, il faut bloquer le flux nerveux par un sens interdit et installer une déviation menant à la forme correcte : insoluble. De même, l’enfant qui dit plus bon a repéré le signe que l’on trouve dans plus grand, plus petit, plus fort, plus chaud et il le généralise. Il n’a pas encore installé le sens interdit qui doit bloquer plus bon avec déviation vers meilleur.

Une langue exempte de sous-programmes inhibiteurs et ne contenant que des programmes généraux (par exemple, un seul programme, toujours valable, pour le pluriel, un seul programme pour le présent de tous les verbes, un seul programme pour dériver un adjectif d’un substantif, etc.) respecte sans réserve la tendance à généraliser les éléments assimilés. Aussi s’acquiert-elle rapidement et s’utilise-t-elle avec aisance. C’est le cas de l’espéranto. L’élève d’anglais ne peut pas généraliser le programme « métier : —> + er » ; il a eu beau repérer la formation observable dans : farm—> farmer, report —> reporter, il ne peut pas former fish —> fisher (on dit fisherman), ni tooth —> toother (on dit dentist). Pour ce qui est de l’écrit, il ne peut même pas former translate—> translater ; on écrit translator. En espéranto, en revanche, on n’a jamais à réprimer la création spontanée d’un programme général à partir d’un signe préalablement repéré. En fait, les mots farmo—> farmisto, raporto —> raportisto, fisho —> fishisto, dento —> dentisto, traduki —> tradukisto ne représentent qu’une petite partie d’une série infinie. Quel que soit le domaine dont il s’agit, la personne qui s’exprime dans cette langue sait qu’elle peut former le nom de métier à l’aide du monème -isto. Cette certitude donne un sentiment de sécurité dans l’expression qui distingue radicalement l’espéranto de toute autre langue étrangère.

Par ailleurs, l’espéranto se caractérise par la liberté de construction. Pour exprimer l’idée « il m’aide », l’espérantophone peut adopter la structure française : li min helpas, la structure anglaise : li helpas min ou la structure allemande : li helpas al mi. Un siècle de pratique a démontré que cette liberté accroît le confort linguistique sans entraver la compréhension mutuelle. Une liberté analogue se retrouve dans les diverses manières d’exprimer une idée. Pour dire "il est allé à l’hôtel en bus", par exemple, le locuteur dispose de toute une gamme de formulations dont beaucoup n’ont pas d’équivalent dans les autres langues, mais qui sont immédiatement compréhensibles dès que l’on a appris la signification des terminaisons et des prépositions : li iris al la hotelo per buso, li iris hotelen buse, al la hotelo li busis, li buse alhotelis, etc.

La liberté de construction et le droit de généraliser toute structure à l’infini, qu’elle soit grammaticale ou lexicale, confèrent l’aisance dans l’expression : celui qui s’exprime peut tranquillement s’en remettre au fonctionnement naturel du cerveau sans qu’une part considérable d’énergie nerveuse se perde dans l’incertitude, dans la recherche du mot juste ou de la règle grammaticale qui se dérobe. De ce fait, comme le dit le Prof. Pierre Janton :

« Bien qu’il ne soit pas une langue maternelle, il n’est pas non plus une langue étrangère. Chez l’espérantophone mûr, il n’est jamais ressenti comme un idiome étranger. » [16]

Ces précisions expliquent un fait perceptible dès qu’on assiste à une séance internationale en espéranto : dans cette langue, le handicap linguistique est pratiquement inexistant. Aux facteurs d’ordre linguistique et neurologique il faut ajouter des éléments purement psychologiques, notamment le fait que chaque usager de l’espéranto sait qu’aucun de ses interlocuteurs n’utilise sa langue maternelle, et qu’il n’existe pas de peuple qui puisse arbitrairement dicter ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans la manière de s’exprimer. Par conséquent, le locuteur ne se sent jamais inférieur parce qu’il n’appartient pas au peuple qui a défini les normes. Le vécu subjectif est donc très différent de ce qu’il est dans les systèmes « ONU » et « multinationales », où celui qui utilise une langue autre que la sienne se sent toujours inférieur à quelque degré (à moins que sa prétention ne l’empêche de prendre conscience de son niveau réel, peut-être pas très élevé, ce qui n’est pas si rare dans les milieux internationaux).

Dans une séance en espéranto, les locuteurs s’expriment avec aisance, et on ne note aucune corrélation entre la langue et la fréquence de la prise de parole. C’est pourquoi, bien que chacun utilise une langue apprise après la première enfance, l’observateur a le sentiment de se trouver dans un milieu où chacun parle sa langue maternelle. C’est peut-être le trait qui distingue le plus le système « espéranto » des trois autres systèmes couramment appliqués à la communication entre personnes de langues différentes.

j) Le handicap linguistique à la lecture

La lecture de documents représente une part non négligeable de l’activité internationale. Mais il y a une grande différence entre comprendre à l’audition et comprendre à la lecture. Les notes données ci-dessous pour ce critère dans la comparaison quantitative des diverses options représentent une moyenne : c’était la seule solution tenant compte des grandes différences entre les personnes quant à la profondeur de la connaissance de la langue dans laquelle ils reçoivent des documents.

Dans le système « ONU », bon nombre de délégués ont accès à des documents dans une langue qu’ils lisent sans grand problème, même s’ils la parlent mal. Si la note attribuée au système « anglais seulement » (« multinationales ») est plus élevée, c’est parce que divers sondages ont montré que l’ambiguïté de l’anglais était souvent à l’origine de malentendus. Par exemple Soviet expert ou English teacher sont souvent compris par des non-anglophones comme signifiant respectivement "expert soviétique" et "professeur anglais", alors que ces expressions peuvent aussi vouloir dire "soviétologue non soviétique" et "personne de nationalité autre que britannique enseignant l’anglais". De même, Japanese encephalitis vaccine sera souvent compris comme "vaccin japonais contre l’encéphalite" et non comme "vaccin contre l’encéphalite japonaise", qui est le véritable sens. En espéranto, l’autre système unilingue actuellement en usage, l’expression ne demande pas plus de syllabes, mais elle évite l’ambiguïté : dans japana encefalit-vakcino et japan-encefalita vakcino le rapport entre les concepts est immédiatement apparent pour qui a appris le sens des terminaisons.

La rapidité avec laquelle l’anglais évolue et la tendance des auteurs à utiliser des expressions argotiques même dans des textes politiques ou techniques créent pour les non-anglophones des problèmes que les autres langues ne présentent pas dans la même mesure. Lors d’une enquête récente, 80% des personnes interrogées, bien qu’utilisant régulièrement l’anglais dans leur vie professionnelle, n’ont pas compris la phrase Business class is a tough act to follow dans un article de l’International Herald Tribune sur la désaffection envers la première classe parmi les personnes qui voyagent en avion.

k) Contraintes et désagréments

Par « contraintes » on entend ici les facteurs inhérents au système linguistique adopté qui ont pour effet de limiter la liberté Les systèmes « ONU » et « Union Européenne », par exemple, obligent à utiliser des salles équipées pour l’interprétation simultanée, alors qu’avec les systèmes « multinationales » et « espéranto », une discussion peut avoir lieu dans un restaurant ou un pavillon de chasse aussi bien que dans une salle de conférence ; elle peut également avoir lieu n’importe quand, même s’il y a panne d’électricité Une session appliquant l’un de ces deux derniers systèmes peut se tenir sans grands frais n’importe où. Par contre, lorsqu’un organe de l’ONU ou une institution analogue accepte l’invitation d’un État à tenir une session hors du siège, l’accroissement des dépenses devient considérable : il faut assurer le transport du personnel et du matériel nécessaires pour produire les documents dans les diverses langues et prévoir les frais afférents au logement et au déplacement des interprètes.

Par « désagréments » on entend ici les aspects de la situation de communication qui vont à l’encontre du bien-être, de la qualité de la vie. Bien des participants aux réunions internationales trouvent désagréable de devoir porter des écouteurs toute la journée ou d’entendre une autre voix que celle de l’orateur. La fatigue nerveuse est plus importante si l’on participe à une réunion avec interprétation simultanée qu’à une séance unilingue. Cette rubrique recouvre également l’accroissement de fatigue inhérent à l’obligation de participer à une discussion dans une langue que l’on ne maîtrise pas à la perfection et où certains ont un accent susceptible d’entraver une compréhension directe, d’où une plus grande tension pour suivre ce qui se passe.

l) Augmentation probable des inconvénients au cours des vingt prochaines années

Les systèmes unilingues (« multinationales », « espéranto ») ne se prêtent pas, de par leur nature même, à une augmentation des inconvénients. Mais la situation est très différente dans les institutions qui pratiquent le plurilinguisme. Aucune n’a pris la décision, à ses débuts, de fixer une limite au nombre de langues susceptibles d’être officialisées. Leur régime linguistique diffère donc largement de celui des États plurilingues. Les inconvénients se multiplient dès qu’on augmente le nombre de langues. Ajouter une langue, ce n’est pas ajouter une unité, mais multiplier le nombre de combinaisons pour lesquelles il faut assurer la traduction et l’interprétation ; ce nombre correspond à la formule N (N-1). Si l’on utilise 9 langues, il faut 72 combinaisons ; si l’on en utilise 15, par exemple les 11 langues actuelles de l’Union Européenne plus le hongrois, le slovène, le tchèque et le polonais, il faut pouvoir travailler avec 210 combinaisons de langues, aussi bien au niveau des interventions orales que de la documentation et de la correspondance.

L’augmentation des inconvénients concerne surtout l’Union Européenne, qui se trouve devant une alternative dramatique : ou sauvegarder la démocratie au prix d’un accroissement difficilement supportable des complications et du budget, ou opter pour un fonctionnement plus normal, plus acceptable, mais au détriment de la démocratie.

Si le système demeure inchangé lors de l’adhésion de nouveaux membres, les inconvénients croîtront au point d’être très difficiles à gérer. Depuis leur fondation, l’ONU et les institutions qui s’y rattachent ont suivi la même voie : l’augmentation progressive du nombre de langues de travail. Avec chaque langue supplémentaire, les complications s’aggravent. Pourtant le processus n’est pas près de prendre fin : beaucoup réclament une extension de l’usage de l’allemand, déjà partiellement utilisé comme langue de travail, et un lobby très actif exerce des pressions pour l’octroi d’un statut officiel au portugais, au hindi et au japonais.

m) Problèmes terminologiques

Après examen approfondi de la question, il a été décidé de ne pas inclure ce critère. Il est en effet extrêmement difficile d’évaluer l’impact, sur les divers régimes linguistiques, de cet aspect du domaine de la communication internationale.

A l’ONU, l’absence d’une terminologie précise et stable a soulevé de graves problèmes à la section chinoise dans les années cinquante. « Vous faites de la traduction, nous inventons une langue », a dit un réviseur de cette section à l’auteur de la présente étude en 1960. Le même type de difficultés s’est reproduit avec l’introduction de l’arabe dans les années 70.

A l’Union Européenne, des flottements analogues, bien que moins marqués, se sont probablement produits avec la terminologie du néerlandais, vu les variations que présente cette langue selon qu’elle est utilisée en Belgique ou aux Pays-Bas, ainsi que l’instabilité de son lexique à l’époque de la signature du Traité de Rome, mais il n’a pas été possible d’obtenir des renseignements précis sur ce point. Le grec moderne était lui aussi une langue peu fixée lors de l’admission de la Grèce au sein de l’Union et il serait intéressant de savoir comment le service grec de traduction a fait face à la situation. Selon toute vraisemblance, l’admission de pays ex-communistes créera certains problèmes terminologiques. Si une institution interétatique adoptait espéranto, elle devrait se doter, pour cette langue, d’un service de terminologie suffisamment étoffé. Certes, dans bien des domaines politiques, sociaux, scientifiques et techniques, la terminologie de l’espéranto est plus ancienne que celle de l’arabe, du chinois ou d’autres langues comme l’hébreu et le swahili ; en outre, les structures de la langue lui permettent de résoudre ses problèmes terminologiques plus facilement que beaucoup (l’espéranto avait un équivalent de software avant que le Conseil de la langue française n’invente logiciel). La terminologie de l’espéranto n’en présente pas moins de nombreuses lacunes en ce qui concerne la désignation précise de divers éléments constitutifs de machines, de pièces d’appareils, de séquences de procédés techniques, de points de détail concernant l’industrie, l’ingéniérie, la médecine, la pharmacie et de nombreuses autres disciplines. De même, la terminologie de l’espéranto n’a pas encore été fixée pour certaines subdivisions fines de catégories de produits faisant l’objet d’échanges commerciaux, ou pour diverses précisions qualitatives permettant de les caractériser. Une tradition de près d’un siècle existe pour élaborer cette terminologie par accord entre spécialistes, et il suffirait de l’officialiser et de la poursuivre, mais le travail à effectuer dans ce domaine serait considérable. Il n’excéderait toutefois pas ce qu’a dû faire la section chinoise de l’ONU dans les années 50 et 60.


[1] Genève, 1er novembre 1995 (Radio Suisse Romande, La Première, 07:51).

[2] Claude Piron, Le défi des langues- Du gâchis au bon sens (Paris : L’Harmattan, 1994), pp. 76-79.

[3] C. E. King, A. S. Bryntsev et F. D. Sohm, Incidence de l’emploi de nouvelles langues dans les organismes des Nations Unies, (Genève : Corps commun d’inspection, Palais des Nations, 1977, document A/32/237), par. 93.

[4] Société des Nations, L’espéranto comme langue auxiliaire internationale. Rapport du Secrétariat général, adopté par la Troisième Assemblée (Genève : SDN, 1922), p. 22. La Société des Nations utilisait deux langues de travail : le français et l’anglais.

[5] Evaluation of the Translation Process in the United Nations System (Genève : Corps commun d’inspection, Palais des Nations, 1980, document JIU/REP/80/7), tableau 9.

L’expression « section anglaise » désigne la section qui traduit en anglais à partir de toutes les autres langues.

[6] Roman Rollnick, « Word mountains are costing us a fortune », The European, 20-22 décembre 1991, p. 6.

[7] « Un texte mal traité », Nord-Éclair, 30 avril 1992.

[8] Evaluation of the Translation Process ...(document précité, même tableau). Il s’agit des mots de l’original.

[9] Roman Rollnick, "Word mountains are costing us a fortune", The European, 20-22 décembre 1991, p. 6.

[10] Evaluation of the Translation Process...(document précité, même tableau).

[11] CE. King, A.S. Bryntsev, F.D.Sohm, Report on the implications of additional languages in the United Nations system, Genève : Corps commun d’inspection, Palais des Nations, 1977, par. 89.

[12] ibid., par. 94.

[13] Cité par Jean de la Guérivière, « Babel à Bruxelles », Le Monde, 12 janvier 1995, p. 15

[14] Parlement européen, Rapport sur le droit à l’utilisation de sa propre langue, 22 mars 1994, A3-0162/94, DOC.FR/RR/249/249436. MLT PE 207.826/déf., p.10

[15] Jean de la Guérivière, « Babel à Bruxelles », Le Monde, 12 janvier 1995, p. 15

[16] Pierre Janton, « La résistance psychologique aux langues construites, en particulier à l’espéranto », Journée d’étude sur l’espéranto (Paris : Université de Paris VIII, Institut de linguistique appliquée et de didactique des langues, 1983), p.70.







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