Élisée Reclus et l’espéranto

Publié le vendredi 15 juillet 2005 par admin_sat

"Déjà le nombre des adeptes qui sont entrés dans la voie de la réalisation pratique est assez notable pour avoir modifié quelque peu la statistique postale : dix années seulement après la naissance de l’espéranto, ceux qui
l’utilisent dans leurs échanges de lettres dépasseraient 120 000. Combien de langues originales en Afrique, en Asie, en Amérique, et même en Europe, embrassent un nombre de
personnes beaucoup plus modeste ! Les progrès de l’espéranto sont rapides, et l’idiome pénètre peut-être plus dans les masses populaires que parmi les classes supérieures, dites intelligentes. C’est, d’un côté, que le sentiment de fraternité internationale a sa part dans le
désir d’employer une langue commune, sentiment qui se rencontre surtout chez les travailleurs socialistes, hostiles à toute idée de guerre, et, de l’autre, que l’espéranto, plus facile à apprendre que n’importe quelle autre langue, s’offre de prime abord aux travailleurs
ayant peu de loisirs pour leurs études.

On remarque pourtant que la plupart des intellectuels chez les petites nations de l’Europe sud-occidentale, élevés à l’usage d’un langage très peu répandu, forcés de se
tourner vers l’Europe du centre et de l’ouest, cherchent à adopter l’esperanto, quoiqu’il soit
encore bien pauvre en bagage scientifique,
frappés qu’ils sont des remarquables avantages
qu’il leur fournirait pour entrer immédiatement
en rapport avec la civilisation occidentale.
Chose curieuse, cette langue nouvelle est
amplement utilisée déjà ; elle fonctionne
comme un organe de la pensée humaine, tandis
que ses critiques et adversaires répètent
encore comme une vérité ardente que les langues
ne furent jamais des créations artificielles et doivent naître de la vie même des peuples, de leur génie intime. Ce qui est vrai, c’est que les racines de tout langage sont extraites en effet du fond primitif, et l’esperanto en est, par tout son vocabulaire, un nouvel et incontestable exemple, mais que ces radicaux peuvent être nuancés ingénieusement de la manière la plus directe, comme on l’a fait pour tous les arts et toutes les sciences ; à cet égard, il n’y a point d’exception : tous les spécialistes ont leur langage technique particulier.
L’inventeur de l’esperanto et ceux qui, dans tous les pays du monde, lui ont donné un énergique appui ne professent nullement l’ambition de remplacer les langues actuelles,
avec leur long et si beau passsé de littérature
et de philosophie ; ils proposent leur appareil d’entente commune entre les nations comme
un simple auxiliaire des parlers nationaux."

Élisée Reclus
L’Homme et la Terre
(vol. VI, p. 467 et 468)