L’affaire TV5

Publié le mardo 11a oktobro 2005 par admin_sat , mis a jour le mardo 11a julio 2006

Madame,

Permettez-moi de vous remercier pour le bref reportage sur l’espéranto diffusé lors de l’entretien que vous avez eu avec MM Boutros Boutros-Ghali et Costa Gavras.

Vous n’êtes évidemment pas responsable des réponses qui vous ont été faites et qui ne manquent pas de m’intriguer. Je remarque en effet que, déjà, le 17 octobre, sur France 2, M. Boutros Boutros-Ghali avait dit de l’espéranto “c’est une langue qui a fait son temps” et laissé entendre que les perfectionnements rapides des machines à traduire ne justifiaient plus son existence. Or, s’il en était ainsi, l’apprentissage des langues ne serait plus justifié non plus. Toute personne quelque peu sensée peut percevoir les limites d’un tel procédé pour résoudre les problèmes de communication linguistique en tout lieu et à tout moment. Le meilleur moyen de les régler de manière équitable et démocratique ne se trouve pas dans un gadget. Le coût de ces machines, même s’il baissera, en fera un instrument inaccessible pour la majorité des populations qui ont bien d’autres priorités budgétaires et d’autres préoccupations. Il y a donc bien peu de réalisme dans ces paroles. Les gens qui font la politique linguistique ne sont-ils pas en définitive plus utopistes que les usagers de l’espéranto ?

Alors que M. Boutros-Ghali parle du français comme “langue commune” pour la Francophonie, il prête à l’espéranto (sans en prononcer le nom) une aspiration au statut de “langue unique”. Or l’espéranto, dont le nom d’origine est “Langue Internationale”, n’a jamais eu d’autre vocation que d’être, à l’échelle mondiale, une langue qui “donnerait aux hommes de diverse nations la possibilité de se comprendre“ (voir ci-joint le texte de la “Déclaration de Boulogne”). Le français est langue première dans la plupart des États de la Francophonie alors que l’espéranto a pour vocation d’être langue seconde, commune à tous. C’est extrêmement grave d’user d’une position donnant une certaine autorité, une certaine crédibilité, pour faire passer comme vraie une image de l’espéranto qui est à l’opposé de la réalité et contribuer ainsi à alimenter la calomnie, la diffamation et la rumeur dont on connaît les sinistres conséquences.

L’effet a d’ailleurs été immédiat puisque M. Costa Gavras, qui a raison d’estimer qu’il faut combattre le principe d’une langue unique, a été, comme vous-même, induit en erreur par les propos de M. Boutros-Ghali. N’ayant visiblement aucune connaissance approfondie ou information sur cette langue, il n’a pas eu le temps de réfléchir sur le fait que son but est précisément d’écarter cette menace. Cette langue n’a derrière elle aucune puissance politique, économique, militaire. Elle est neutre, ce qui n’est pas le cas de l’anglais en faveur duquel les promoteurs de l’AMI* envisagent de consacrer des moyens financiers énormes afin de l’acheminer insidieusement dans le rôle de langue unique, ce qui leur permettra de mieux préparer le terrain pour revenir à la charge dans un avenir plus ou moins proche. Je me demande donc si, durant la diffusion du reportage (trop bref pour tout comprendre), M. Costa Gavras a bien pu le voir et l’écouter attentivement, et si toute son attention n’a pas été accaparée par une discussion avec M. Boutros-Ghali. Ce qui me fait penser à cela, c’est, aussitôt après, la manière hésitante dont vous avez posé cette question à M. Costa Gavras : “l’espéranto sans doute ne prend pas pour les raisons que M. Boutros Boutros-Ghali nous a exposées précédemment, sans doute parce que vous êtes contre, je crois, vous aussi, une langue unique.

Costa Gavras a raison en théorie lorsqu’il dit qu’il faut parler aux gens dans leur langue. Mais, en pratique, il faut bien voir les limites d’une telle manière de régler le problème d’une véritable communication, surtout lorsqu’il ajoute qu’il faut apprendre au moins deux langues avec la langue maternelle… Or, il y a plus de 6000 langues dans le monde. Nous sommes donc loin du compte. Si j’avais moi-même dû parler la langue maternelle des personnes avec lesquelles j’ai eu des échanges en espéranto — dans lesquels j’ai souvent trouvé “un plaisir immense”, pour reprendre son expression —, j’ai compté qu’il m’aurait fallu en apprendre pas moins de cinquante... Voici quelques jours, sur France Inter, lors d’une émission sur les langues, j’ai entendu une citation de Sommerset Maugham selon laquelle mieux vaut savoir penser dans une seule langue que de dire “Bonjour“ dans plusieurs... Si l’on se destine à avoir des relations plus particulièrement avec un pays, à y séjourner ou y résider, il est évident que l’on a tout intérêt à apprendre sa langue. Mais avec la mondialisation, ce sont des dizaines de pays qui s’ouvrent à nous.

L’idée de l’espéranto n’est donc pas “un peu absurde”. Elle est la plus réaliste, la plus équitable qui soit, et sa mise en oeuvre demanderait peu de moyens.

Les raisons qui se sont opposées à l’espéranto au cours de son histoire sont d’ordre politique (censure, interdictions, persécutions), comme l’a dit le professeur Umberto Eco, que je vous conseille d’ailleurs d’inviter pour parler de ce sujet en tant qu’auteur de “La recherche de la langue parfaite” (Le Seuil), peut-être avec M. Claude Piron, auteur de “Le défi des langues” (L’Harmattan), ancien traducteur polyvalent de l’ONU et de l’OMS pour l’anglais, le russe, l’espagnol et le chinois, que la connaissance de l’espéranto, appris durant son enfance, a amené à se passionner pour les langues.

J’ai l’impression que M. Costa Gavras ne sait pas que la progression de l’espéranto en tant que moyen de démocratiser la communication internationale a été entravée essentiellement par des atteintes aux droits de l’homme, par des régimes totalitaires. Il y aurait d’ailleurs matière à un film sur ce sujet, tout comme sur le Suédois Valdemar Langlet (le “Schindler” espérantiste), ou sur le Dr Zamenhof, père de l’espéranto, etc. Je suis d’ailleurs prêt à lui faire cadeau de la biographie du père de l’espéranto dont je suis coauteur afin qu’il puisse mesurer la gravité des propos qu’il a été amené à prononcer sans bien connaître l’origine, l’histoire et la vocation de cette langue. Il ne se doute visiblement pas que l’espéranto a vécu durant de longues périodes dans la clandestinité et que les deux seuls pays où il est aujourd’hui interdit sont la Corée du Nord et l’Irak. Les régimes qui se sont opposés et s’opposent l’espéranto sont précisément ceux qui avaient et qui ont une idée tout à fait particulière de la communication. Certains d’entre eux ont mené à “des catastrophes humaines, économiques et culturelles”.

Il y aurait beaucoup d’autres choses à écrire sur le contenu de cet entretien qui montre que, de toute évidence, il règne beaucoup de mythes autour des problèmes de langues et de communication linguistique, et beaucoup d’idées préconçues autour de l’espéranto.

Je pense que la question de l’espéranto mériterait d’être évoquée dans des émissions de TV5, soit la vôtre, soit celles de vos collègues, car le sujet est infiniment plus vaste qu’on ne le suppose généralement, et ceux qui s’expriment contre l’espéranto dans les médias n’ont jamais de référence autre que le ouï-dire. Votre émission vient, hélas, d’en apporter une nouvelle preuve. Je le regrette pour vous qui avez sûrement à coeur de procurer aux téléspectateurs quelque chose d’enrichissant pour la pensée et la réflexion.

Je vous remercie de faire suivre la copie de la présente à M. Costa Gavras.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Henri Masson
Coauteur de "L’homme qui a défié Babel" (Ed. Ramsay) [Remarque : voir en page IV]

P.J. : - Texte de la Déclaration de Boulogne-sur-Mer
- Service de Presse de SAT-Amikaro, novembre 1998
* Accord Multilatéral sur les Investissements.
Remarque : La réponse de Marie Talon (25-11-1998), l’animatrice, montre une belle conscience professionnelle et une sincérité évidentes, vraiment exceptionnelles, rarement trouvées chez des gens de médias. Sa bonne foi ne peut être mise en doute (voir sa réponse ci-contre) et elle aurait très certainement réparé l’erreur — et le préjudice — si elle en avait eu la possibilité. Mais tout s’est certainement décidé au-dessus d’elle.

TV5 : réponse de Marie Talon

25-11-1998
De toute évidence, Voilà Paris et moi-même avons fait une grosse erreur concernant l’Espéranto et vous m’en voyez contrite !
Je n’ai effectivement pas travaillé le sujet (le reportage ayant été décidé au dernier moment... Mais tout cela n’est pas une excuse) et l’abondance du courrier reçu à ce propos nécessite une réponse à l’antenne avec une émission qui remettrait les choses dans l’ordre... Je n’ai guère de pouvoir décisionnel quant au choix du contenu des émissions mais je vous promets que je ferai tout ce qui est en mon possible pour qu’on parle prochainement (ce ne pourra être qu’après les fêtes à présent) de l’Espéranto correctement...
Merci à tous d’avoir défendu avec vigueur et document à l’appui cette langue.
Je suis sincèrement ennuyée d’avoir laissé passer des propos légers que mes invités et moi-même avons échangés d’autant plus que j’essaie toujours dans la mesure du possible de ne pas tomber avec cette émission dans des poncifes et des idées reçues habituellement colportées par le médium “télévision”.
Cette fois... je suis tombée dedans à pieds joints !
Mea culpa donc
et promis... je ferai tout pour que vous ayez “réparation”.
Cela me semble indispensable.
Cordiales salutations.
Marie Talon

Belles paroles. Et après ?

Les paroles suivantes sont de... Boutros Boutros Ghali, dans un message du 2 août 1998 (quelques mois plus tôt !) au 83ème congrès Universel d’Espéranto qui s’était tenu peu avant à Montpellier.
"(…) Il y a, dans le mot même " d’esperanto", une espérance commune, celle de la solidarité et de la tolérance. Celle de la compréhension et du respect des autres. Il a aussi une certitude. Celle de l’unité de notre destin et de l’affirmation que nous appartenons à une seule communauté humaine."