Les mille bouts de la langue

Publié le dimanĉo 5a decembro 2010 par Vito

J’ai lu dans la Sago l’article paru dans « Le
Monde
 » (Michel Onfray) et la réponse de
François Viangalli sur « Esperanto Info ».
Je pense que les deux auteurs n’ont pas
complétement exploré le sujet. Voici ma
contribution. J’ai songé à l’envoyer au
Monde, mais la corbeille de ce journal
étant très grande et accueillante...

Chacun voit la réalité avec ses lunettes.
Dans le créationnisme, Babel peut avoir
plusieurs lectures, y compris la psychanalytique : Dieu craignait que l’humain
puisse tout réaliser, y compris devenir
Son égal – Quelle arrogance ! La peur
de perdre son autorité l’envahit. Diviser
pour garder le pouvoir ! Diviser jusqu’à
semer la guerre : les princes qui désirent
gouverner comprirent la leçon. Des peuples séparés par des barrières linguistiques ; que chacun voit une menace
dans l’inconnu et rejette l’étranger les
arrange.

Nous pouvons aussi observer les langues avec des lunettes évolutionnistes :
des groupes préhistoriques commencèrent à émettre des sons articulés pour
communiquer. Des groupes séparés
imaginèrent des sons différents pour
traduire une même idée. Puis la langue
en usage évolue suivant l’humeur et les
besoins des ses utilisateurs. Une rivière,
une montagne ou autre obstacle barrant
la circulation des personnes crée des
dialectes avec des nuances variant d’un
canton à l’autre. Plus la distance grandit,
plus les différences s’accentuent. Un copain m’a raconté qu’il était le seul de sa
classe à parler français lors de son entrée
à l’école. Les autres parlaient patois, cela
vers 1941, à Penne d’Agenais (47) dans
le Sud Ouest de la France. Et cela parce
que, si sa mère était de Penne, son père
venait d’Auvergne. Leurs patois étant
trop différents, ses parents utilisaient
le français comme langue commune.
Depuis soixante-dix ans, le français
s’est imposé partout, seuls quelques
très anciens osent encore échanger
quelques mots en patois. Mais chaque
ancien qui meurt est une bibliothèque
qui disparait. La tradition véhiculait en
patois des chants, des contes, toute une
culture orale. Avec le patois, celle-ci disparait car la langue de la domination ne
souhaite pas en garder des traces, se
conduisant en rouleau compacteur pour
assurer son règne, même si, à l’origine,
le français n’était que le patois de l’Ile-de-France. Mais voilà, les rois parlaient
ainsi et s’imposèrent à tout le royaume.
Dans l’Occitanie, le bilinguisme resta en
usage jusqu’à une époque récente, surtout en campagne et on trouve de vieux
actes notariés avec version française et
version patoise. L’école a été un facteur
d’unification linguistique. Le patois y
était interdit. Oui, quelques anciens se
souviennent des coups de règle sur les
doigts pour un mot de patois laché dans
la cour de l’école.

Un autre moyen d’imposer une culture
existe : ridiculiser le local pour adopter
une mode venue d’ailleurs et qui se dit
« universelle, internationale ». La féodalité des « seigneurs sans visage » dans les
coulisses du pouvoir, à l’aide de la monnaie comme levier, tente de robotiser les
gens en leur faisant croire à la supériorité d’une culture appauvrie dans une
langue « angloïde ». L’originalité devient
anormale. Tout le monde au pas et les
désobéissants chez les fous !

L’espéranto n’appartient pas à un groupe
de pouvoir mais à ceux qui l’apprennent.
Il se propose d’être un code commun à
l’humanité, code fixé par son académie
et qui permet à chacun d’exprimer son
originalité en se faisant comprendre
des autres. Il a été créé dans cet esprit
et non pour uniformiser. Comme il n’est
pas le reflet d’une culture locale, il a un
maximum de souplesse pour traduire
chacune d’entre elles, avec toutes ses richesses, pour le plus grand bonheur de
tous. En plus, sa pratique ajoute un petit
piment mondial aux cultures locales qui
se voient respectées et même vivifiées
dans leur diversité enrichissante. Alors,
si l’expérience vous tente...

Michel MARKO

Voir l’article auquel cette réaction fait écho :
- Le Monde - 11/12 juillet 2010 - Tribune de Michel Onfray : Les deux bouts de la langue